L’espace du voyage-Mali


Sur la route du retour, entre les frontières burkinabé et malienne, dans cette zone où les bornes kilométriques disparaissent subitement, où la distance s’étire entre les deux pays, l’Harmattan se lève et nous souffle au visage son haleine blanche et brûlante. Les contours des arbustes se fondent dans un brouillard laiteux. Il n’y a pas de villages depuis un moment déjà. Juste la brousse, le brouillard, le vent et la piste rouge qui poursuit, solitaire, son chemin. Même les vaches, les chèvres et les oiseaux l’ont désertée. J’ai tout l’espace de la frontière à remplir et je me demande quels mots vont l’occuper.

Comment dire les gestes figés, les contorsions presqu’animales des baobabs qui peuplent les paysages que nous traversons et dont la peau brillante semblent palpiter?

Comment dire les voix fluettes des enfants qui me tiennent la main et murmurent dans un souffle « ça va, madame, ça va? », comment ne pas oublier le ventre gonflé de certains, les yeux parfois fièvreux, les guenilles « au-revoir-la-France »*?

Comment dire aussi les apparitions des maisons tellems accrochées comme des nids de guêpes dans les alvéoles de la falaise rouge de Bandiagara?

Comment dire la couleur verte, parfois turquoise du fleuve Niger où les pêcheurs en pirogue jettent leurs filets?

Comment dire le silence de la nuit dans les villages quand retentissent les cris des ânes -et je me dis qu’ils doivent rêver du temps où leur reine Fari les perdit tous- et les appels des chèvres qui se répondent d’un bout à l’autre, où se mêle aux pleurs de l’enfant la voix vibrante et chaude de la mère qui chante une berceuse en dogon?

Comment dire la place du village de Youga Dougourou où un baobab immense a poussé comme un miracle au coeur de la falaise et étale son ombre matinale sur les roches de grès?

Comment dire l’odeur des champs d’oignons, oasis vertes qui couvrent les dunes oranges, et celle des oignons qui sèchent, envahissant les plaines, les villages, les maisons, persistante?

Comment dire la vibration qui émane des voix de cinq vieux quand ils entonnent sur une même note les salutations rituelles?

Comment dire la beauté brutale, immense, qui monte à la gorge, de cette nature sauvage, âpre, rugueuse, aride et de ces traditions riches, complexes, surprenantes et mystérieuses? Comment dire la misère qui y suinte pourtant?

Comment dire cela?

* On appelle au Burkina et au Mali « au-revoir-la-France » tous les biens (ordinateurs, vêtements, …) recueillis par les associations de charité en France ou en Europe pour l’Afrique.
Publicités

Une réflexion sur “L’espace du voyage-Mali

  1. Le texte et les photos sont tout simplement splendides, justes. Il n’y a que du plus (le signe +). J’ai adoré lire, sentir, ressentir …
    L’entrée en matière sur la frontière, est un délice ! … Puis ce texte ponctué par « comment dire » … où vous écrivez si bien, où vous transmettez et restituez tant d’émotions sur ce peuple, ces pays.
    Les photos sont époustouflantes de beauté !
    J’ai hâte de découvrir cette exposition Dogon au musée du Quai Branly. Exposition, que j’aborderai sincèrement, avec un autre regard, grâce à vous !
    Bien à vous
    Bozorgmehr

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s